samedi 29 juin 2013

Pardonnez-moi, car je ne sais pas ce que je fais



À une époque, il était possible d'acheter des Indulgences. De nos jours, les réseaux sociaux, entre autres, nous permettent d’indulgencier notre soutien à des causes que nous relayons inlassablement, du bout des doigts. Il m’arrive de verser dans cette bonne conscience spectatrice et spectaculaire, de chercher dans une fugace indignation la rémission qui me fera oublier ma démission devant l'action.

vendredi 28 juin 2013

Lune verte


Nous avions roulé de nuit en direction de Malone, dans l’État de New York. Mes grands-parents parlaient peu. Mon frère et moi jacassions trop, comme il arrive souvent dans les familles où il y a trop de silence. Mon frère parlait de golf et d’insectes, et faisait des exercices de calcul mental avec mon grand-père. Je n’avais pas d’histoires abracadabrantes à raconter et les joutes de calcul mental ne m’intéressaient guère : je n’y comprenais rien. Parfois, mes grands-parents échangeaient quelques mots ou reprenaient mon frère, qui exagérait encore plus depuis que sa voix avait commencé à muer. Quand je me risquais à m’exprimer, ils me taquinaient en disant que je parlais comme un grand livre. Je me taisais aussitôt et regardais la route éclairée par les phares et les ombres étranges qui fuyaient à notre approche. Lorsqu’au loin une vague lueur apparaissait sur la 138 plongée dans le noir, la tension montait : nous allions croiser les feux avec d’autres voitures. Qui allait céder et baisser ses « hautes » en premier? La vie semblait être une suite de petits combats

J’aimais ces « tours de machine ». Ça me permettait de partir un peu à l’aventure, de voyager intérieurement et extérieurement. C’était aussi une distraction économique, l’une des nombreuses distractions que nos grands-parents nous offraient : nous faisions des films maison, nous allions à la pêche, nous écoutions de la musique classique, nous lisions les blagues dans le Sélection du Reader’s Digest, nous collectionnions les encyclopédies du IGA, les insectes et les papillons !

Avant de prendre la route, ma grand-mère et moi avions patiemment préparé les sandwichs. Je devais d’abord écraser les crevettes en boîte à la fourchette, y ajouter des olives hachées et de la mayonnaise, puis étendre une bonne couche de ce mélange sur du pain blanc. Ensuite, je le recouvrais d’une feuille de laitue et d’une autre tranche de pain, puis ma grand-mère coupait le sandwich au centre, et non en diagonale, car ainsi, il se tenait mieux. Enfin, j’enveloppais solidement le sandwich dans du papier ciré en faisant des plis carrés et serrés, comme j’avais appris à le faire à l’hôpital, avant de le ranger dans la boîte à lunch. Nous faisions tout cela en silence ou presque, comme tout le reste.

Nous partions en expédition nocturne plusieurs fois par été. Après quelque 60 km, nous arrivions enfin à Trout River. Mon grand-père se garait un peu à l’écart des projecteurs du poste-frontière. Un inspecteur s’avançait vers nous et le saluait d’un mouvement de la tête. Mon grand-père sortait les filets, les étaloirs, l’aérosol à base d’éther et les autres menus articles du coffre, puis il allait inspecter les lampadaires et les murs du poste-frontière avec mon frère. S’il n’y avait rien d’intéressant, nous revenions près de la voiture manger nos sandwichs. La circulation se faisait de plus en plus rare après minuit et le bourdonnement des lampes avait quelque chose d’à la fois énervant et apaisant. Pour passer le temps, je me promenais loin des lampadaires, car toutes sortes d’insectes et d’araignées se pressaient autour. Je ne m’approchais pas trop des arbres pour la même raison, et aussi parce que dès qu’on dépassait les limites du stationnement, il faisait tout à coup très noir. Je revenais ensuite vers le poste-frontière, une belle maison à pignon dont on avait vidé l’intérieur pour y installer des bureaux et des comptoirs et qu’on avait affublée d’une rallonge sous laquelle les automobilistes s’arrêtaient, le temps de déclarer qu’ils n’avaient rien à déclarer.

La Lune, timide et en décroissance, n’était pas de taille pour rivaliser avec les énormes projecteurs. J’essayais de rester tranquille. Le fond de l’air était frais en cette nuit de fin d’été, mais c’était agréable. Cela me donnait envie de danser très doucement, en éloignant mes paumes de mon corps. Mes doigts s’allongeaient et flottaient en traçant des sillons dans l’air, puis des vagues. Ils entraînaient mon corps dans une petite valse et je me laissais aller à virevolt…

« Arrête tes simagrées, tu vas faire fuir les papillons! », me dit mon grand-père.

Piquée au vif, j’allais répondre, mais la peur de le froisser m’en empêcha.

Mon grand-père n’était pas vraiment un homme dur. C’était un homme de conviction, silencieux et sévère, qui commandait le respect. Il marchait droit, ses longues jambes musclées solidement posées sur le sol. Il regardait aussi droit devant, mais détournait le regard s’il jugeait que la personne devant lui ne méritait pas son respect ou son attention. Nous devions nous efforcer de devenir les meilleurs dans tout ce que nous entreprenions de faire pour passer à travers les épreuves que la vie ne manquerait pas de mettre sur notre chemin. Oui, il fallait exceller en tout et ne jamais se plaindre.

Ma grand-mère était réservée, mais un peu plus douce. J’aimais sa peau, ses yeux et la façon dont elle bougeait. J’essayais d’être attentive et sage lorsqu’elle m’apprenait à coudre sur sa Singer neuve, ou à cuisiner et à faire ce que les femmes font. Jamais elle ne me repoussait lorsque je caressais son manteau de fourrure au lieu de me recueillir à l’église ou lorsque je jouais avec la peau sous ses bras, ses merveilleuses ailes de grand-mère. Nous passions les longs après-midis de la fin de semaine à coudre des étoffes chatoyantes et à cuisiner toutes sortes de plats. Presque tous les dimanches, qu’il fasse beau, qu’il neige ou qu’il pleuve, nous allions marcher quelques heures près de la rivière, du lac ou de la réserve, parlant à peine, mais partageant chaque moment, chaque arbre, chaque sentier, chaque roche, chaque oiseau, chaque trottoir, chaque nuage, chaque silence. Très jeune, elle avait quitté l’école pour travailler comme couturière dans des sweatshops. Plus tard, j’ai compris que c’est pour cela que ma passion des mots étranges, inventés ou inusités la mettait mal à l’aise. Pourtant, nous étions semblables : elle s’appliquait à suivre le fil de ses coutures et moi, celui de mes pensées.

Nous étions chanceux que nos grands-parents s’occupent de nous. Nous avions des activités hors de l’ordinaire et je pouvais faire presque tout ce que je voulais dans leur maison. Je construisais des tentes avec des couvertures sur le divan, je me déguisais en princesse avec des draps et les bijoux de ma grand-mère. Parfois, mon grand-père faisait jouer le Lac des Cygnes et je pouvais enlever la table du salon et faire semblant d’être une ballerine ! Il m’arrivait d’aller voler des plumes aux canards qui faisandaient dans le garage, sans que personne n’y trouve à redire. Nous tournions même des films super 8 dans lesquels mon frère et moi faisions des trucs de magie ! Nous vivions tout près de mes grands-parents et avions le droit de leur rendre visite en tout temps… pourvu que nous restions un peu tranquilles. Il fallait juste que j’essaie d’être moins exaltée , que je me fasse moins remarquer et, surtout, que j’évite de me donner en spectacle, que j’arrête de faire des simagrées…

Honteuse, je plaquai mes bras le long de mon corps, puis serrai les poings. Il ne fallait pas que je me mette à pleurer. Il fallait fermer les yeux, respirer, calmer les battements désordonnés de mon cœur, ne pas me révolter, retrouver un sourire, ouvrir les yeux. Ça y est, c’était terminé. Tout allait bien aller. Soudain, l’air se froissa et je sentis une caresse sur ma joue.

« Oh! Des chauves-souris phosphoresc…! »

Mon grand-père et mon frère bondirent dans ma direction et me tassèrent sans ménagement. Le ballet fou des filets à papillons était commencé. Il ne me restait plus qu’à retourner sagement auprès de ma grand-mère. C’est à ce moment-là que je vis, sur le capot de la Torino vert cobra, le dentier de mon grand-père accroché à son sandwich.

La chasse aux papillons me sembla tout à coup bien futile et je me dis que, si je m’étais tue, j’aurais peut-être sauvé deux magnifiques Actias Luna d’une mort prématurée.

samedi 22 juin 2013

Sublimations impudiques

Écrire sur tout, sur le temps, sur celui qui manque toujours, tout le temps...
Calmer mes nerfs en épousant la forme de ton corps et en laissant ton âme glisser sur la mienne.
Il y a le mouvement, le souffle, l'esquisse d'un mot et la promesse qu'une simple pensée
À offrir dans l'action, pour qu'elle s'incarne au creux long de l'amour dans la rencontre de cet autre
Joie cousue et décousue à l'ourlet des lèvres
Un geste non pas menteur, mais furtif.
Un amour non pas possessif, mais festif.
De vastes astheures.
 
 

mardi 11 juin 2013

Est-ce qu'à lier des phrases un texte prendra forme?

L'escalier a été mon premier lieu de transition. C'était aussi un refuge et une cachette. Ma chambre était à l'étage. Parfois, cet espace entre le monde d'en bas et le monde d'en haut prenait des allures de purgatoire. Quand j'étais punie, il m'arrivait de courir à ma chambre, de claquer la porte, puis de revenir en catimini m'asseoir sur le palier intermédiaire, immobile, en silence et aux aguets. C'est encore le cas aujourd'hui, même s'il n'y a plus matière à punition, quoique je perçoive la difficulté d'écrire comme telle.

J'aime les escaliers. Le palier et la distance entre les marches et les contremarches permettent une position assise propice à la conversation, au repos et à la rêverie. L'escalier est un des mes hauts lieux d'invisibilité et de visibilité : j'y éprouve un sentiment de clarté qui rend plus aisée la translation des mots lus et des mots tus vers les mots dits et les mots écrits.

vendredi 7 juin 2013

Ces hommes nus

Il n'y a pas grand chose qui batte le fait qu'un homme m'ouvre la porte après un délai imprévu, une serviette autour de la taille et la peau parsemée de gouttelettes. J'entre et nous jasons tandis qu'il entreprend de se sécher, oublieux qu'il est flambant nu - l'oublie-t-il vraiment? Quoi qu'il en soit, je suis toujours ébahie par ce confort absolu que bien des hommes manifestent en ma présence. Ce qui m'amène à me demander si je suis une femme sexuée...