mercredi 23 février 2011

Femme laide et heureuse et belle


J'ai vécu mes premiers émois dans le petit bois à l'arrière de la polyvalente, loin des regards des camarades de classe. Par la suite, mes passions se sont exprimées dans l'ombre, sous un éclairage tamisé ou en cachette des amis et des proches. J'étais l'antithèse de la femme trophée : une femme cachée. D'ailleurs, un de mes amants m’a dit un jour que j’étais une femme laide et heureuse et belle. Et, à l'instar de nombreux autres, il trouvait important de cultiver un certain secret sur la nature et la culture de nos relations. Personne ou presque ne s'est douté que nous sortions ensemble.

J'ai toujours essayé d’aller chercher la beauté qui m’a été refusée dès ma petite enfance, notamment par le travail des mots et du corps. Mais je ne peux pas dire que ç'a bien réussi: la confiance n'est toujours pas au rendez-vous.

samedi 19 février 2011

La rupture du cul-de-sac

Cette famille est sur le point de se disloquer, de se délocaliser. Quelqu'un me disait plus tôt cette semaine que les conflits familiaux renforçaient les liens. Dans cette famille, c'est le contraire qui se produit. Les conflits incessants ont défait le tissu et chaque maille révèle une plus grande faille. C'est la rupture du cul-de-sac.

Cauchemar doux

Un jour, j'ai décidé de partir. J'étais dans cet endroit depuis tellement d'années. Même chambre, même lit, même chambreuses. J'en étais venue à me confondre avec elles. Comme il n'y avait pas de miroirs dans la chambre, elles étaient devenues mon reflet. Parfois, je m'aventurais d'un pas mal assuré dans le couloir. Juste avant les portes de verre, il y avait une autre chambre. En plus des deux lits, il y avait une espèce de lit cocon, dont j'évitais soigneusement de m'approcher. Ce jour là, j'ai franchi les portes de verre sans problème. Pourtant, je croyais qu'il était impossible de quitter les lieux.

Une fois sortie, je me retrouve au coin du boulevard Deguire et de la rue Philippe. Je me dirige lentement vers la rue Principale. Le ciel a des teintes pastels qui changent au fur et à mesure que je m'approche de la rue Principale. Sur ma droite, là où il y avait le cimetière, des avions de type Concorde atterrissent verticalement. Les rares passants que je croise me regardent d'un drôle d'air. C'est alors que la réalité me frappe de plein fouet: il va falloir vivre, trouver à manger, m'assurer d'avoir un endroit où je serai en sécurité. J'entre dans un petit café-dépanneur. Je me réveille au moment où je m'apprête à demander au gérant si je peux faire le ménage de l'endroit, en échange du gîte et du couvert.

mardi 8 février 2011

Déchéance

Je ne dirais pas non, mais comme je suis morte, ça ne risque pas de se produire. Non, ce n'est pas tout à fait vrai : ça s'est bien produit il y a quelques semaines (mois?) déjà, avec un "prestige-de-dateur" saoul. C'est tellement humiliant d'entendre un mec se vanter de ses conquêtes, surtout quand il pense que ça va te faire sauter dans ses pantalons! Ou encore, lorsqu'il te dit, en te semi-tripotant, qu'en règle générale, il "lève" des jeunesses, car il pogne encore en masse, mais que ce soir, bien qu'il ne comprenne pas pourquoi, il "entreprend" quelqu'un qui est de son groupe d'âge, en l'occurrence, moi. Non, mais si ce n’est pas un turn off, je ne sais pas ce que c'est!

Il faut croire que je n'ai pas le tour — aucun talent pour le grand jeu ou les petites manœuvres de la séduction. Trop sauvage — ou myope.

Arrrgh, je ne me résigne pas à n'être plus présente dans le regard d'un homme. Il va pourtant que je m'y fasse : à la vieillesse nulle n'échappe!

dimanche 6 février 2011

Par amnésie (suite)

Il ne me dit rien qui vaille. En fait, il ne dit rien. Je sens qu’il est à l’affût de mes moindres gestes. C’est un duel que je vais perdre si j’ouvre la bouche. Je me contente de le regarder. C’est lui le plus fort, et il le sait. Pourtant, ses horribles pantalons bruns en velours côtelé sont trop grands pour lui et ça lui fait une espèce de poche informe au niveau des…
-- Pourquoi détestes-tu les hommes ? me demande le psychiatre.
Celle-là, je ne l’ai pas vue venir. Je me replace lentement sur le rebord de la fenêtre où j’ai choisi de m’installer. Le lierre suspendu s’amuse avec mes cheveux et le soleil réchauffe mon dos. Je me retiens pour ne pas éclater de rire. Bon sang, comment répondre à une question aussi stupide? Ma mère a hâte d’aller fumer une cigarette. J’imagine qu’elle a demandé d’assister à cet entretien. À moins que la loi ne l’exige, étant donné que j’ai à peine 14 ans? Je n’aurais pas dû accepter ce rendez-vous… Mais il va falloir répondre.
-- Ce ne sont pas les hommes que je déteste, ce sont les femmes.
Le docteur Machin, psychiatre pour adolescents, demande alors à ma mère de sortir. Finalement, il n’est pas si stupide que cela. Nous nous reverrons deux fois, puis je consacrerai les mardis après-midi suivants à mes nouveaux "amis".

samedi 5 février 2011

Gloire

Ce soir, j'ai la nostalgie des nuits du Cargo, quand il arrivait qu'un parfait inconnu me demande respectueusement la permission d'embrasser mon long cou. Nuits de gloire comme celle où, contre toute attente, celui que j'avais aperçu, dans une cuisine de la rue Ontario, était venu me rejoindre pour me demander s'il pouvait venir dormir chez moi. Peut-être avait-il décidé de m'adopter lui aussi, comme les chatons noirs de cet appartement. Oui, c'est sans doute pour cette raison qu'il m'avait remarquée, car j'étais restée à l'écart, bien calée dans un sofa, avec tous ces chatons blottis contre moi. C'était un drôle d'endroit que cet appartement. Je soupçonnais même qu'il était hanté, car je ne pouvais monter au 2e étage — de mauvaises vibrations me faisant rebrousser chemin.

mardi 1 février 2011

Oser écrire

Très jeune, j’ai dû me rendre à l’évidence qu’écrire serait laborieux, essentiel, pénible et exaltant. De nombreux proches, constatant que j’avais l’indignation et la répartie faciles, mais que j’étais molle dans l’action, m’ont prédit une carrière de journaliste ou d’avocate. Parents, amis, enseignants et voisins se moquaient de moi en affirmant que je parlais comme un grand livre, qu’ils refermaient aussitôt. Par esprit de contradiction et par paresse, je ne suis pas devenue journaliste ou avocate.

C’est presque malgré moi que je manie les mots. Bien qu’il m’arrive encore de penser que je ne veux pas écrire, je ne peux pas m’en empêcher ! Et quand je le fais, je passe un temps fou à recommencer, à réécrire, à jeter et à récupérer des textes. Je déteste avoir autant de difficulté à exprimer quoi que ce soit. Parfois, après des heures passées à contempler toutes les ratures et tous les ratés, il y a quelques mots qui se faufilent dans la page ou à l’écran, et qui me touchent. Ces mots pourraient-ils amener un éventuel lecteur à ressentir des émotions, réveiller des souvenirs ou alimenter son désir de création ? Cette pensée me procure un certain plaisir, qui s’estompe bien rapidement, car je redoute qu’on me lise, même si je le souhaite.